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September 8, 2019, 5:37 pm


     Ainsi, la géographie multiple et intime du lieu disparaissait-elle sous l’immense horizon dénudé et uniforme du territoire. En quelques décennies l’administration au service du capital allait imposer ses méthodes de culture, ses variétés végétales, ses espèces animales, ses quotas de production...

     Un monde de laideur, de grandes souffrances et de soumission était advenu. La beauté et le bonheur du quotidien devenaient obscènes.

     L’administration allait entasser dans d’immenses bâtiments d’élevage des millions d’animaux qui ne verraient jamais le ciel, la terre, ni même leur mère. Elle allait nourrir des ruminants avec des produits de synthèse et manufacturés, des farines animales où des farines de poisson. Elle allait tout simplement oublier qu’un ruminant se nourrit d’herbe.

     Et pire, elle allait tuer des milliers d’agriculteurs en les poussant au suicide dans cette course infernale et plus arbitrairement encore en faisant tirer sur ceux qui se montraient réticents à appliquer leurs directives glacées.
     Lorsque la sémantique de la coercition devient sans effet sur l’insoumission alors on fait parler les armes à feu1


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          Béatitude des paysages éclairant nos mémoires
          Mais fêlures des âmes exsangues au cœur des nuits.
          Existence harmonieuse d'une nature libérée
          Mais horizons mortels des bourreaux humains.
          Tant de beauté pour les forces de vie
          Mais tant de cruauté pour les folies du sang.
         L'humanité est une valse étourdissante.



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     Je suis un enfant de l’herbe et de la terre. Je suis né des vents qui arpentaient les chemins et les forêts lorsqu’elles étaient peuplées d’animaux et de rêves.
     Je suis né d’un paysage où s’enchevêtraient les champs et les haies. A mon cou brillait un collier de lumière, celle-là même qui éclairait les travaux des champs au petit matin.
     Le destin des hommes était dans la paume de leurs mains qu’ils s’offraient mutuellement sans chercher à vaincre et aujourd’hui qu’ils suent dans l’indifférence une douleur les brûlant jusqu’à l’os, ils meurent, épuisés, dans l’épaisseur des journées larmoyantes.

     J’ai grandi dans le silence et les chants du cœur, j’ai grandi dans le bonheur simple d’un début du monde entouré des regards bienveillants de mes proches ; famille et animaux.

     Je suis né d’un monde naïf où la joie sculptait les chairs et dessinait la couleur des visages et du regard. Où chaque geste avait l’assentiment des choses.
     Je chevauchais un vent qui s’appelait cheval. Ses sabots écrivaient des poèmes dans les vieux chemins. Pour moi seul. Et moi seul savait feuilleter cette écriture.

     A ma naissance, les arbres promulguaient encore les lois qui interdisaient le désespoir aux hommes. Nous n’avions pas alors, la mesure de l’inexorabilité des sentences de l’administration contemporaine.

     Ouvrir les bords du passé et percevoir le grondement du monde au lointain en sachant que demain se fera sans le chant des tourterelles. Soulever les paupières closes du passé et s’aviser que déjà la terre penchait vers le lugubre et le regrettable, vers l’irréparable. Et qu’alors ce fléchissement nous alertait peu.

     J’entends pleurer la terre et je sens le souffle du temps qui traverse si vite le ciel. J’entends le souffle de mon grand-père mort d’une terrible maladie qu’on ne soignait pas en ce temps-là. Je bois les larmes obsédantes de sa mort, les larmes de ses plaintes, ses larmes qui coulent vers le silence. Et derrière ses halètements, comme un miroir, le soleil de ma vie qui vient. Ce regard qui m’aveugle.

     A quoi ça sert de porter le temps ? De toute façon tout finira en bourrasque puisqu’il paraît que c’est toujours pour demain le vent de la mort.


1 Jérôme Laronze, recherché par les forces de l’ordre suite à un contrôle vétérinaire a été tué par un gendarme de plusieurs coups de feu le 20 mai 2017.

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