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          Karuli








     De la brume des souvenirs il reste des parfums d’images qui creusent dans les couleurs de mes silences. L’ambre a été la couleur de mes rêves. Couleur d’une peau métissée (1), couleur d’une montagne malgache au nord de Antsiranana (à l’époque Diego Suarez)

     Je suis allé respirer là dans cette ville icône, Joffreville, pour y semer les douleurs de mes saignées et pour me perdre dans les méandres de la forêt .
     Ambre, cavalcade d’émotions, chorégraphie des regards se dévisageant.
     Ambre, réveils des espoirs, des désirs, des noms et des mots. Éveil à la vie.
     Ambre, fête des chants, oiseaux et hommes mélangés, pleine des beautés et des perfections animales.
     Ambre, bourrasques de parfums affolants qui ravinaient jusqu’aux pages de mes lectures, suffocations fiévreuses dont on ne revient jamais pleinement.

     Ambre, absente des mensonges et du vide, pleine des vies qui se construisent aux surfaces d’un temps immobile loin des attributs modernes des modes contemporaines.

     Je suis venu là pour graver mon oubli dans un sourire lumineux près d’un arbre factionnaire.

     Ambre donc, conclusion de mes douleurs.

     Parce qu’il y a eu cet envolement près du gros arbre aux racines en draperies. Une perfection ambrée métissée indienne-malgache. Eau forte des voluptés où s’usaient mes gestes et mes mots.

     Elle était les larmes de la souffrance croisée à l’hôpital sur une civière dans un couloir, et maintenant elle me regardait avec son sourire empli des tempêtes de sa jeunesse et des vœux de ses mains. Elle avait une peau mordorée qui m’étreindrait et ouvrirait la prison de mes blessures. Elle avait des dents d’une blancheur magnifique.


     C’était une peau cannelle à la soif jusqu’à l’encore.


     A branche ouverte, la forêt accueillit notre bonheur éblouissant sur les perspectives silencieuses de sa verdure où se ralentit le temps. Et nous, à écouter nos battements de cœurs, à mélanger nos respirations sous les encouragements de la haute canopée.
     Simplicité d’un feuillage souriant qui nous racontait les histoires du vent dont nous poursuivions ensemble le chemin et dont nous revenions tous les deux une grosse bulle du temps dans nos paumes et des emballements dans nos cœurs.
     La douceur de nos caresses inondait de joie la montagne Ambre et la nature fleurissait les fenêtres de notre sensualité mais le soir après notre départ, nulle survivance de nos traces car notre amour n’avait pas d’image à donner.

     Nous arrachions notre vie au réel en sachant que dans les trouées du temps nous avions l’ivresse.
     Et nous recommencions chaque jour de nos mains et de nos bouches le chemin captif de notre sève. Ce chemin où les mots sont si légers, sans poids, dans les ouragans des sens.
     Aux abords de nos silences il y avait toujours l’abîme de nos vertiges où nous aimions nous perdre.
     Le matin caressait sans fin nos corps : concordance des mots et des gestes, durée palpitante du silence qui se faufilait dans nos passions. Nos bleus d’hier s’estompaient dans notre histoire d’aimer et dans les vertus de nos étreintes.
     Le soir, nos envols se mouraient dans mes obligations à rentrer au centre de repos. Notre passion complice avait ses propres clôtures mais nous savions donner une âme à notre cage pour diluer l’infini de notre vie et puis, la nuit, nous avions l’odeur de notre peau sur la peau de l’autre.

     L’odeur peut être la gardienne du sommeil.


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         Il faut savoir ajouter un peu de peau aux odeurs
         Et un peu de chair aux impatiences de nos lèvres
         Pour abolir nos anatomies quand dansent nos mains.



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     Ainsi, chaque matin ou presque, Karuli arrivait de Antsiranana dans sa 4l déglinguée, pourrie à l’os. Elle me prenait au centre de repos puis nous partions en forêt ou bien en ville selon notre humeur.
     Un jour, au frais près d’une cascade, elle me montra un caméléon d’une taille minuscule et m’expliqua que c’était probablement le plus petit caméléon du monde. Le spécimen que nous regardions devait faire quatre centimètres maximum.
     Souvent, nous déjeunions d’une grosse mangue, nous partageant ensuite notre eau tiédie, liés par la seule transparence de notre verre et de la lumière crue qui nous habitait.
     Quand nous allions en ville, nous mangions du riz très épicé puis parfois elle déposait sur la table un poème (2) qu’elle lisait en m’observant..

     La faim de vocabulaire et la soif de la peau.

     Ensemble il n’y avait pas d’heures rebelles, nous inventions nos désirs souvent loin du confort. Nos yeux allumaient nos chairs et la vie s’ouvrait à nous dans nos errances et nos délires, dans les audaces imprécises de notre amour. Nous savions que l’on pouvait mourir dans le fracas des heures fragiles ou dans l’usure de la joie. Nous savions aussi que le corps de l’autre faisait notre histoire et que nous étions tous deux à l’aurore de notre vie. Nous étions satisfaits de notre destin, de nos silences, de nos mots et des couleurs de nos sens mais nous n’étions pas rassasiés de nous aimer.
     Nous avions tant goûté à ce miel heureux que nous étions allés très loin dans les mélopées qui nous acheminaient vers le bonheur.

     Vint mon retour sur Diego Suarez après une bonne quinzaine de jours à Joffreville. Le soir, après le service, c’est moi qui maintenant allait retrouver Karuli dans son modeste meublé.
     Ce fût pour moi une période ensorcelante, d’une exquise douceur et pleine des friandises musicales qu’elle me faisait découvrir chaque soirée sur un matériel usagé. Les heures passaient ainsi en une osmose bienfaisante. Karuli de son intime et savant soleil effaçait les poussières de l’enfance qui me collaient à la peau. Son cœur parfumé révélait l’odeur de soi-même chez l’homme que je devenais grâce à elle.

     Et puis le jour tant redouté où mes mains devaient s’ouvrir pour d’autres voyages. Mes mains qui avaient tant enfermé, tant paré, tant obtenu de cette peau du soleil devaient maintenant se nouer pour quelques mois sur la grande houle de l’océan indien.

     Partir avec au cœur un grand amour est un sombre désarroi. Alors dans ces derniers instants, des pleurs sous la peau et de nouveau la mort dans la tête et dans l’âme.


     Après quelques lettres sans réponse me voilà de retour à Diégo Suarez, impatient de mettre pied à terre, impatient du goût de l’autre et de l’ardeur de ses mains, impatient de voir nos deux couleurs se mélanger à nouveau. Impatient de quitter la mer et ses marées, de retrouver les libertés du beau sourire de Karuli et le soleil de sa peau.

     Mais sa maison était maintenant inhabitée. Les murs jaunis par le souffle chaud du tropique du capricorne étaient silencieux.. Seuls tintaient douloureusement les bruits de mes chaînes sur ma peau. Brusquement, il y eut ce grand vide en moi comme une clameur de foule dans la grande fièvre de la solitude.

     Une petite maison en planches jaunies et son grand silence.
     Une petite maison sans la musique des poèmes de Karuli.
     Une maison vide et ma détresse.


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         De tes yeux je garderai des perles noires
         Dans l’écrin de tes paupières d’ambre.


         Tu es venue vers moi un sourire à la main
         Une brise fraîche sur le front.
         Dans mes cahiers épars
         Vit maintenant une fille de liberté.



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    J’ignorais bien des choses jusqu’à la rencontre de Karuli. J’ignorais les larmes de l’absence et le rire de la vie. J’ignorais qu’un pays peut être beau comme un regard et que le temps peut être en retard d’un voyage.
    Je suis retourné à la petite maison de Karuli le soir suivant. Et le soir d’après, et encore et encore, toujours en traînant ma peine comme des chaînes, prisonnier que j’étais de mes sentiments. Un soir j’ai trouvé la porte ouverte, il y avait un homme à l’intérieur qui passait une serpillière. Il ne savait rien de Karuli mais me fît entrer dans la maison. Je n’ai retrouvé aucun objet lui appartenant. Le matériel audio n’était plus là, ses cahiers non plus. J’ai seulement trouvé sur une étagère un carnet vierge, comme ceux qu’elle utilisait pour écrire ses poèmes. J’ai volé le carnet.


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         Soleil noyé pour que immensément vive demain
         Il est l'heure du soir où luisent les flots
         Cri d'un gouvernail, glas de mer, deuil solitaire
         Mon cœur, au soir, s'emporte à la brume.



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    (1) Elle avait vingt ans et s’appelait Karuli. J’étais un petit garçon et elle m’appelait mon Dayita (bien aimé). Elle prit ma main et m’emmena au bout des lignes de ses cahiers.
    (2) Elle m’a fait connaître Grégory Corso, Allen Ginsberg, John Giorno etc...