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September 8, 2019, 5:37 pm


     Aux charnières des souvenirs s’échappent des parfums et des couleurs comme des pétales de fleurs. Accolées à ces bouquets, revivent alors les images d’un passé anéanti par le temps. Aux matières de ces souvenirs naît une vie seconde, autre, bien que familière, comme une sœur qui cheminerait avec soi, main dans la main.

    Mon oncle, qui habite maintenant la maison de mon grand-père, a attelé le cheval à la carriole. Elle nous servira à ramener du champ le maïs que nous allons couper et que nous distribuerons, le soir venu à l'étable, à nos cinq belles Parthenaises* à la robe froment et aux yeux de biche en méditation perpétuelle.
    En route, les fers des sabots lents et pesants rythment les secondes sur les pierres du chemin. Le cheval qui, sans mot, va vers le silence est le roi d’un temps où s’enfoncent nos solitudes.
    Nous sommes assis juste derrière la croupe du cheval et je ne peux m’extraire du spectacle des cuisses nerveuses et puissantes ni de la danse hypnotique de la queue chassant inlassablement les mouches. Les muscles se transforment bientôt en bois noueux et la queue en flammes frétillantes.

    Le cheval va seul, il connaît le chemin et sait aussi où s’arrêter. Loin des lourds tombereaux d’hivers chargés de betteraves, c’est une agréable promenade qu’on lui propose aujourd’hui. Parfois, il penche sa grosse tête pour attraper un long brin d’herbe ou le bout d’un rameau de noisetier ou de frêne qui poussent en abondance dans les haies. Le cheval est un être de savoir qui pose en toute confiance ses questions sur la surface aride des chemins ou juste au dessus des champs de blé jaunis par l’été.

    Je suis enfant du soleil et fils du cheval. Le cheval c’est les traces de mon histoire, mon temps, mes légendes, c’est pourquoi je touche ma propre surface quand je pose la main sur les souvenirs qu’il m’a laissés.

    Quand tout est sec alentour et qu’émerge du désert le piquant des pierres, seul le maïs avec ses épis dressés continue à répandre l’humilité des certitudes joyeuses de son fourrage.
    Le maïs laisse un parfum pudique devant lui avec des houles d’images qui lapident nos torpeurs estivales.

    Nous entrons bientôt dans un champ où sont presque inconnues les flétrissures de la sécheresse. Un champ fastueux disposé à répandre ses gerbes vertes. Dès lors, je regarde mon oncle ouvrir une large brèche de sa faux circulaire et j’empile, bien alignées dans la charrette, les tiges rigides en offrant tantôt une feuille de maïs odorant tantôt une branchette d’arbuste au cheval.

    Se mettre ainsi à genoux dans la terre et s’asperger de ses senteurs c’est amener en soi la force surnaturelle des ardeurs de l’été et c’est sceller avec le silex coupant le pacte d’une identité heureuse.
    Puis vient l’infinie lenteur du retour sous cette aimable journée. Je suis allongé sur l’odeur sucrée du maïs et je caresse ses feuilles presque rugueuses en me faisant une moustache avec les poils sombres des épis. En laissant entrer, comme ça, l’empreinte du végétal dans mes narines et sur ma peau, je me laisse grandir dans un monde qui dessine ma mémoire. Être nouveau sur terre permet au temps de vagabonder sur sa propre existence pour y laisser des marques intenses. Dans l'odeur entêtante des souvenirs la vie dépose ses lucioles d'images délavées.
    Ainsi je vivais rivé au temps des saisons, debout près du cheval de mon passé, sur la lumière d’une terre fragile. Avec cependant des pénombres derrière les portes noircies des écoles. Là où s’écroulait ma mémoire sur les petits bancs de bois jaune loin des échos harmonieux de tous mes oiseaux. Là où blanchissaient les couleurs de la terre et où s’anéantissait la buée épaisse du souffle du cheval.

    Là où s’échappait tout mon savoir.

    Au creux de ma jeunesse le feu des livres ne couvait pas, mon savoir était celui des grands arbres des forêts. J’étais forêt et l’on n’avait, jusqu’alors, rien retiré à mon envie de vivre.


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          Ô, mon arbre, je n'arrête pas d'entendre tes mugissements
          Comme le fouet du vent dans l'ossature de ton feuillage.
          Ô, mon arbre, que ton écorce est douloureuse
          Mais que j'aime caresser ta peau sauvage et ridée.



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          J'aimerai retrouver à l'aurore le grand silence du ciel
          Le corps maternel, le lait de l'enfance
          Les premiers claquements du jour, le feu du jour
          L'haleine d'une terre sauvage, les doux ramages du cœur
          Le limon de l'humanité, l'esprit premier de l'homme
          J'aimerai retrouver le nid de mon arbre captif du printemps
          La lune qui tombe sur les feuilles blanches du gel
          La fleur de mon enfance avec ses abeilles fécondes.





* La Parthenaise est une race bovine française originaire de la région de Parthenay, dans les Deux-Sèvres

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