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08
Sep
September 8, 2019, 5:37 pm


     Le chemin de l’école ne ressemble en rien à ceux que je connais lorsque je vais chez mon oncle. Je ne sais pas lire les choses dans ses bétons ni dans ce que j’écris sur mon cahier à spirales. Ce sens des choses m’est étranger. Que sont loin les géographies familières des pas de mon cheval, l’écriture gravée sur l’écorce des vieux troncs, la poésie des chants d’oiseaux. Le chemin des bancs jaunes raconte des choses peu ordinaires et tout à fait inconcevables pour le garçon des champs opulents et des vertes mares que je suis. L’ombre épaisse du mystère de la grammaire et du calcul soumet la lumière des soleils et des ciels de mon monde simple et apaisé.
    Sur les bancs jaunes de mon école j’ai les pensers confus et pour tout dire béants. Quelqu’un a tiré les volets. Je ne vois ni ne comprend rien, toujours en errance dans la bulle de mes rêves. J’ai beaucoup de mal et de réticence à m’aventurer sur le territoire du savoir et de la connaissance.

    J’ai en moi la nostalgie de mes terres rurales.


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          Les lèvres du vent sont venues me chercher
          Elles ont mis des gouttes de pluie sur mes yeux.
          Ma page peut maintenant galoper dans la pénombre
          Sur la passion d'un bonheur caché dans les nuages.



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    Sur la terre des bancs jaunes, mes rêves pourrissent comme les vielles souches fumantes du remembrement que j’ai connu au village de mes grands parents et de mon oncle. De ces décombres, tombent sur moi les cascades d’un silence sans retour, car ici, le silence est imposé et la parole donnée seulement si le doigt est levé. Ici, les interdits construisent les murs de mes prisons. Je ne suis plus moi dans cette absence de joie et dans l’écho décroissant des pas de mon cheval.
    Qu’est difficile mon passage au monde. L’apprentissage de l’école fait de moi un enfant sans mémoire et sans aucun raisonnement. On efface mon passé en interdisant ma langue, la langue de ma famille, la langue de la terre. Ma langue d'autrefois gommée par une grammaire impie qui se conjugue loin des herbes et des oiseaux des chemins. Il y a toujours du mépris et du dédain pour ceux qui parlent la langue de la sueur et des saisons, la langue ramassée aux champs de son village. Même à l'école.
    Qu'il est difficile de perdre la douceur de la terre, la mémoire de sa propre terre et celle des grands arbres troués de lumière. Entrer dans le monde de l'école et s'agenouiller devant sa discipline et son savoir c'est s'alièner les traces de son histoire et ne plus savoir où l'on est.
    Ainsi, mes souvenirs fantômes hantent le savoir brumeux et chancelant de ma scolarité.


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          Il pleut du soleil sur mon cahier.
          C'est ma campagne fleurie à la passion du jour
          Qui écrit un bouquet d'envies sur ma page.



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    Mon passage en primaire est terne et les sentiers du secondaire semés de chausse-trapes. Ma mauvaise scolarité est un gros problème pour mes parents et dès lors nous entrons dans un conflit permanent. Dans ces disputes, je pense à tous les oiseaux qui se blottissent dans mes mains ouvertes, aux pommes rouges et jaunes tombant dans mon panier, à mon beau vaisseau tout en haut de l'énorme chataignier au fond du village de mon oncle, aux feux d'artifice de son feuillage en automne, à l'haleine des lourds épis tombant sous la faucille, à mes sommeils sur la terre les yeux brulés par la flamme de midi.
    Les années passent sans que mon goût pour les études ne se manifeste. Mes jours sans école se passent tous à la campagne, sous les roucoulements des tourterelles. Mes notes d'école sont une telle catastrophe et n'ayant personnellement aucune prétention aux études, qu'à l'issue de ma troisième, mes parents décident de me retirer du lycée.
    Je suis perdu loin des chemins profonds à l'orée des bois. Loin de ceux qui parlent ma langue. A la ville, à l'école, je perds le sens de ma route et de ma lumière. Mais à l'heure du retour à la clarté de la vieille maison de mon oncle, j'oublie toujours les tourments de la ville où j'habite.

    Je suis un fantôme hantant mes livres d'école, je traine mon humble identité et la pauvreté de mes mots dans la luxure de leurs lignes. Le coeur parti au bord des pages, je suis les pas tranquilles de mon cheval. Sur les neiges d'hypnose, sur la mousse humide, au vent halluciné des feuillages d'automne, au pipeau du hibou et au luth des cours d'eau, sur les nuages douillets et au regard du soleil.
    Dans l'ombre de cette grande solitude, près de mon désarroi, j'ai déjà fermé mes valises pour quitter le spectre de ma terre reniée et mutilée.

    Ma campagne ! Là où je me perds comme d'autres se perdent dans les livres.
    Ma terre ! Qui va bientôt glisser vers la mer, car pour me perdre et pour tout perdre, j'irai de l'autre côté du monde m'amarrer aux rivages de mes chimères.


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          J'ai appareillé un jour de vaste éternité
          Pour charmer la crête neigeuse des flots amicaux
          Pour aimer la route de toutes les mers
          Et pour effacer les musiques de mon enfance.



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