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09
Sep
September 9, 2019, 3:19 pm


     Je suis à l’ombilic des éternuements d’un monde qui m’enjoint de faire un pas vers la peur.
     Mon enfance est morte, comme est morte la terre de mon village, et je refuse cette vie d’adulte qui m’éloigne de ma naissance, loin des oiseaux du jardin de mon grand-père. Inconfort de la confluence de deux mondes. Je ne peux pas revenir et ne veux pas partir. Je suis enfermé sans sortie de secours. Ma réalité est une nuit sans miroir. Tout est vide. Il ne me reste qu’un petit couteau au fond de ma poche.      Un petit couteau pour seul bagage pour aller comme un chien sale à la fin du temps. Un petit couteau offert par mon grand-père.
     Sur la brume épaisse du souffle des arbres, je couche mon errance sans distinguer mes nouveaux paysages. Je suis comme chassé de mon histoire à l’haleine pastorale. Il me faut sortir des ornières de mon sommeil enchanté et relâcher la main de ma terre à l’ écorce noueuse.


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          Mon histoire s'est faite ici
          Sur cette terre mineure
          Cette géographie est mon identité
          L'ailleurs n'est pas mien.




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     Me voilà donc, l'âme en déroute, pataugeant dans une laverie industrielle chargée de vapeurs acides. Mornes jours las du poids de mon inculture. Mornes jours courbés sur les certitudes d'un servage moderne qui, de mon enfance, sonne l'hallali.
     Ainsi chaque matin recommencent le burlesque et la dramatique d'un imparfait réel qui me brûle au chlore. Je vais d'une machine à l'autre, les bras chargés de mornes toiles. Des mornes étoffes et des mornes toiles suivant toujours d'autres mornes tissus.
     Chaque matin neuf me voit hébété d'être là, cloitré dans cet univers sale et vide. Chaque jour, avec mes autres camarades, cette cavalcade parmi ces fûmantes et ruisselantes machines jusqu'à l'instant de la libération des fins de semaine où parfois nous allons au réconfort d'une buvette rassurante. Là, nous oublions toutes ces usines où l'on fait bouillir nos vies. Nous nous racontons nos légendes et nos envies, nos regrets des beaux jours et nos rêves d'avenir. Riant prélude d'un renouveau doré, on boit à notre jeunesse, à la gaieté folle de nos accolades et à l'oubli de notre jeunesse noyée dans des baquets de linges sales.


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          Se retrouver en l'autre
          Parce que notre miroir est une prison.
          Mettre un peu de nous dans le monde
          Parce que l'autre allume l'obscur.




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     Dans cette usine à supplicier les hommes, les noeuds dans ma gorge ont creusé un fossé entre ma jeunesse et le monde, j'ai alors vendu ma vie à l'ombre froide de l'ogre, aux bateaux de la guerre, aux frissonnantes contrées marines.
     Les sirènes de la marine ont triomphé des herbes de mon enfance et des fantômes de ses grands arbres. Ma jeunesse n'en peut plus de se heurter au pays des adultes qui pourrissent les souvenirs de mes champs de blé. Il y a un cri qui cogne sur mes reniements, sur la pauvreté de mes mots et sur la douceur d'un pays ancien, abimé, altéré.

     Un pays préalable à ma vie naissante.

     Et me voilà parti, un jour aux arbres sans feuilles, vers ma vie qui vient en laissant se retirer mon passé désormais immobile.
     A l'estuaire de ma jeunesse, je vais aux quais amarrer mon bateau, sans regarder derrière couler naguère car il faut bien garder sa raison.

     Dorénavant sur l'eau claire, je passerai sur un bateau de la marine nationale.

     La marine est le temps des premières fois.
     Premier abandon des visages aimés (Hourtin est loin des confins de ma gâtine poitevine), puis première affectation sur un bateau basé à Toulon (un dragueur de mines dont j'ai oublié le nom). Premiere sortie en mer, premier mal de mer. Premier bar à marin, première cuite, première fille. Première mutation à l'étranger (je suis affecté sur un aviso-escorteur nommé Commandant Bory basé à Diego Suarez), premier voyage en avion. Première rencontre avec l'océan indien.




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Ailleurs il y a des soleils aux bandeaux de sang
Qui sculptent mes espoirs sur les passages de la mer.
Morsures nocturnes aux larmes blêmes
Le cri silencieux de ma souffrance en exil.




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