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          Marguerite Barankitse


             (1957 ----)

              La maman de la paix



     Marguerite Barankitse a vécu la guerre et elle a vu la
guerre (1) Elle a mêlé ses larmes au sang. Elle a vécu le pire de
l'épouvante (2) , vécu l'indicible de l'horreur, vécu l’innommable de la
terreur (3) . Elle a vu la danse lugubre des machettes et entendu leurs
chants mortifères. En cette chorégraphie funeste, elle a trempé ses
yeux dans ceux de la barbarie, elle a senti le cœur du massacre
battre contre son propre cœur et malgré toutes ces ténèbres qui se
sont abattues sur elle, elle a eu la capacité d'allumer la flamme de
l'espoir.
     L’espoir, c’est recueillir les vingt-cinq enfants qui ont
miraculeusement échappé à la tuerie, c’est commencer alors
l’inconcevable.
     Élever sous un même toit des orphelins, hutus ou tutsis,
sans distinction, dans un esprit de paix. «Quand j’ai vu Juliette,
quand j’ai regardé ses deux enfants, à ce moment là, je me suis dit : il
faut essayer de tourner la page qui me fait mal et évacuer cette
rancœur...pas facile mais aujourd’hui je peux le dire, c’est vraiment
l’amour qui a triomphé».

     Les rescapés trouvent refuge chez un ami allemand qui vit
à quelques kilomètres. Marguerite va subvenir à leurs besoins en
récupérant de la nourriture dans la propriété familiale et grâce à la
solidarité locale.
     L’espoir maintenant a un nom. Il s’appelle Marguerite
Barankitse. Surnommée Maggy, elle promène son sourire et les
couleurs de son boubou au milieu de ces tensions ethniques
extrêmes.
     La Maison Shalom est née et l’association va connaître un
formidable développement grâce au soutien de la Caritas allemande
qui collecte des dons.

Deux, puis vingt-cinq, puis plusieurs milliers d’orphelins de
guerre ou de maladies vont trouver un refuge chez Maggy et une
mère en elle.

Le réseau, qui n’est pas un orphelinat, a gardé près de
quarante-cinq mille enfants. Tous ont été nourris, éduqués, soignés
et envoyés à l’école. Quand la paix est revenue, la Maison Shalom (4)
a reconstruit leurs maisons et les a réinsérés dans leurs
communautés. Certains ont pu continuer leurs études.

Au printemps 2015, le chef d’État du Burundi, Pierre
Nkurunziza, viole les accords d’Arusha de 2000 (5) en se représentant
pour un troisième mandat. Les manifestations qui suivent sont
violemment réprimées par les militaires (6).

«Je n’ai pas pris part aux manifestations, raconte Maggy,
mais j’ai vu un jeune de quinze ans à genoux se faire fracasser le
crâne. Alors j’ai fait le tour des prisons afin d’identifier des jeunes
arrêtés, pour qu’ils ne disparaissent pas. Le treize mai, j’ai profité de
la pagaille provoquée par une tentative de coup d’État pour évacuer
cinquante enfants vers le Rwanda...»


     La maman nationale va alors traverser l’une des épreuves
les plus dures de son existence. Condamnée à l’exil, bannie et
dénigrée par les autorités, elle devient la cible du régime. Après des
semaines cachée à l’ambassade de Belgique, elle parvient, à tromper
la vigilance de la police et embarque dans un avion pour le
Luxembourg.
     Dès lors, c’est l’engagement de toute sa vie qui est menacé
dans son pays (7) «Ils ont coupé l’électricité de l’hôpital alors même que
des bébés se trouvaient dans les couveuses. Ils ont fermé toutes les
maisons, l’école d’infirmières, saisi les comptes de l’association et mes
comptes personnels.»


Marguerite Barankitse, poursuit son travail depuis 2016,
dans des camps de réfugiés, au Rwanda.


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Marguerite barankitse


Ils ont tranché les veines de la lumière.
Il y eut des bruits de chute et des râles.
Les sauvages ont mis la femme dans l’effroi
Et parmi les morts, la femme devint ténèbres.
Mais dans les vents sauvages
L’âme recueillie ne périt pas,
Elle sait ouvrir les tenailles de la douleur.
Au travers des larmes et du cœur éclaté
Passa l’éclair d’un rêve.
Sur ces sentiers de cendres, que renaisse l’amour
Dans cette vallée de tombeaux, que reparlent les cœurs.
Je vous salue Madame la vie
D’avoir, des abîmes desséchés, enfanté l’allégresse.



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     (1) Le 21 octobre 1993, le président de la république du Burundi, Melchior
N’Dadaye(Hutu), est assassiné. Les Hutus se vengent alors en massacrant des Tutsis.
L’armée tutsie riposte en massacrant à son tour les Hutus. Hutus et Tutsis s’entretuent,
on dénombrera alors 300 000 morts.
     (2) Le 24 octobre 1993,à Ruyigi, au Burundi, en pleine guerre ethnique, des miliciens
tutsis se précipitent sur la ville en représailles à d’autres exactions de Hutus. Issue
d’une grande famille tutsie, Marguerite Barankitse est épargnée mais, attachée sur une
chaise dans la cour, elle est contrainte d’assister au massacre de 72 adultes (Les enfants
sont eux épargnés en échange de vivres et d’argent). «Une amie, tutsie, n’a pas voulu
abandonner son mari hutu. Elle m’a fait promettre d’adopter ses deux filles et de les
aimer. C’est comme ça que tout a commencé.»
     (3) Alors qu’elle réconforte les deux fillettes que lui a confié Juliette avant d’être
décapitée, les tutsis posent sur ses genoux la tête de son amie, pour la narguer.
     (4) Dix ans après le massacre de Ruyigi, la Maison Shalom devient Cité, dotée de fermes,
moulin à manioc, décortiqueuse à riz, boulangerie, atelier de couture, centre culturel,
salle de cinéma, théâtre. Il y a aussi un hôpital avec dispensaire, consultations, bloc
opératoire, pavillons pour convalescents.
     (5) L'accord d'Arusha, du nom de la ville d'Arusha en Tanzanie, est un accord de paix
signé le 28-08-2000 sous l'égide de Nelson Mandela pour tenter de mettre fin à la
guerre civile Burundaise débutée en 1993.
     (6) Plusieurs centaines de morts et cinq cent mille réfugiés à l’extérieur du pays.
     (7) A son vingt-quatrième anniversaire, la Maison Shalom est fermée au Burundi et tous
ses employés mis au chômage par le gouvernement qui l’a accusée de soutenir les
manifestations contre la réélection de Pierre Nkurunziza en avril 2015.