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          Iqbal Masih


             (1983-1995)

              L’enfance de la paix.



    Un peu plus d'une décade de vie pour broyer ta destinée, pour décimer ton corps. Ce corps qui se jette férocement sur toi, inlassablement, chaque jour et chaque nuit, dans cette vie malingre. Ce sommeil douloureux qui vient le matin, pour quelques heures, te libérer de ta misère sordide. Et puis, de nouveau, le jour qui te jette aux dents violentes des fers.
    Ta poitrine brûlée par les poussières, ta toux rocailleuse qui dévore ta bouche, toutes ces ruines qui te crevassent les yeux, toutes ces racines qui t'enterrent dans le malheur, ce grand manteau de nuit qui s’abat sur tes sanglots, ces plaies et ce sang. Tout cela est le royaume de ton enfance, de ton agonie.
    La pègre a dévalisé ta jeunesse et, lorsqu'il sera exténué et rompu, elle abandonnera ton corps à tes cris et à ta douleur sur le bord des vies blessées qui grouillent près du fleuve.


    Iqbal Masih est né le 4 avril 1983 à Muridke près de Lahore au Pakistan dans une famille très pauvre de la caste des intouchables.
    Les pauvres, dans l’actuelle féodalité pakistanaise, n’ont que leurs bras et ceux de leurs enfants pour vivre et il est commun que les parents vendent le plus jeune des enfants pour permettre à l’aîné de se marier.


    A l’âge de 4 ans, il est donc vendu par sa mère au propriétaire d’une usine de tapis au Punjab (1). Cela permet à la famille d’obtenir un prêt (2) qui va financer le mariage du frère aîné et apporter un court soulagement dans ce malheur perpétuel. Hors ce prêt, il n’existe pas d’autres possibilités dans ces lieux de vie différents des nôtres, il n’y a pas d’autres hypothèses pour éviter cette épée de Damoclès sur les enfants les plus jeunes.
    Ainsi, chaque jour, Iqbal subit sa vie amère, comme des millions d’autres enfants (3) soumis à la volonté de leur patron, dans les fermes, les ateliers, les usines ou les magasins.
    Chaque matin, dès l’aube, il commence à reproduire les gestes immémoriaux des artisans persans.


    Chaque matin, il s’enchaîne à son métier à tisser devant la bande de papier indiquant le plan du tapis (4). Au bout de quelques mois, à force d’utiliser des outils coupants (5), ses mains, couvertes de plaies qui ne se referment jamais, ressemblent à celles des vieux paysans. La position de son travail l’empêche de grandir normalement et les poussières fines des fibres, inhalées massivement, provoquent une toux sèche et douloureuse.
    Au bout de quelques années, le corps d’Iqbal offre l’image atterrante d’un physique de vieux.
    A l’âge de neuf ans, Iqbal rencontre un avocat de Lahore, Ehsan Ullah Khan, fondateur du BLLF (Front de libération du travail forcé des enfants). Ehsan Ullah Khan lui permet de quitter sa servitude grâce à une campagne contre l’ignominie de l’esclavage.


    Iqbal renoue avec le goût de vivre et surtout avec la rage de se battre. A dix ans, il s’engage dans le front de libération du travail forcé et devient le porte-parole de l’esclavage moderne et de l’enfance exploitée. Iqbal, qui est un orateur talentueux, va bientôt parcourir les continents pour alerter le monde sur les conditions de travail inhumaines imposées aux millions d’enfants du Bangladesh, d’Inde, du Pakistan ou d’ailleurs. Il prononce de nombreux discours pour témoigner de son histoire.
    «Nous nous levons à 4 heures du matin et travaillons enchaînés durant 12 heures… n'achetez pas le sang des enfants ! » s'écrie lqbal dont l'appel bouleverse les consciences (6).
    En janvier 1995, il participe à une Convention contre l'esclavage des enfants à Lahore. Il se rend en Suède et aux États Unis, où il reçoit un prix de la firme américaine Reebok et déclare vouloir utiliser cet argent pour suivre des études d’avocat. Sous la pression internationale, le gouvernement pakistanais ferme plusieurs dizaines de fabriques de tapis et trois mille petits esclaves sortent ainsi de leur prison. «Je n'ai plus peur de mon patron, déclare Iqbal qui se rend désormais à l'école de son village, maintenant c'est lui qui a peur de moi»


    Iqbal ne se rendra jamais à l'université. Pendant une promenade à vélo avec deux amis dans son village de Muritqe, il est assassiné le 13 avril 1995, à l’âge de douze ans. Pour Eshan Ullah Kahn, il est fort probable que les commanditaires du crime ne sont autres que des membres de cette «mafia du tapis»


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Iqbal Masih


La mafia du tapis à l’haleine mauvaise
T’a jeté dans ses remugles de douleur,
Même les dieux obstinés dans leur silence
Nient les fers des bourreaux dans ta poitrine,
Tes aubes titubantes, ton avenir mis aux fers,
Tes nuits pleines d’épines et tes loques misérables.


Ta vie déchirée, déchiquetée, ta vie noire
Tes douleurs sous les coups des enragés
Ton corps qui saigne sur son avenir pourri
Tes dieux ravagés, tes yeux décimés
Tes charbons ardents, tes fauves violents
Et tes os transis sont ta mémoire douloureuse.


Tu es revenu de la folie, sale et fou du néant
Toi, l’enfant prisonnier de l’absurde carnivore.
Et maintenant, tu tends tes petits poings fermés
Et tu accuses ce vieux monde irrespirable
Ces cris des fers qui cherchent leurs proies
Ces poussières comme un volcan dans ta poitrine.


La pègre ne peux plus te dévaliser
Te voilà maintenant vaste comme un pays
Ton souffle est une chaleur douce
Tu connais la poésie de l’amour
Ton sommeil est une fontaine de beauté
Ta voix répand ta joie lumineuse


Mais les pavots du mal brûlent toujours
Et les fusils n’abdiquent pas leurs poèmes de sanglots.
Alors, la horde des rats assoiffés de gain et de sang
A voulu boire sa dette, a voulu le lait de ta vie.
Tu n’as pu déchiffrer les signes funèbres du malheur
Et ta vie s’est disloquée face au brame de la mort.



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     (1) Iqbal a été vendu pour douze dollars.
     (2) Le paishgee est une sorte de prêt traditionnel selon lequel les enfants étaient vendus en échange d’une somme d’argent qui se remboursait par le travail.
     (3) En 1995 on estimait à huit millions le nombre de ces enfants exploités.
     (4) Importé d’Iran il y a plusieurs siècles, le “talim” est un langage de signes, composé par une dizaine de lettres et d’accents destinés à indiquer aux ouvriers analphabètes la couleur et le nombre de nœuds qu’ils avaient à effectuer.
     (5) une lame et un “kangi”, un peigne en acier très coupant avec lequel les ouvriers tassent les nœuds finement serrés pour donner à leur tapis une meilleure densité.
     (6) Cela permettra de savoir, entre autre, que 80 % des ballons de foot cousus à la main, vendus dans le monde sont produits au Pakistan avec la main-d'œuvre de sept mille enfants. Derrière ce scandale, les noms des entreprises multinationales, Nike, Adidas, etc...