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         Les mères de la place de Mai



            Les foulards de la paix

    Le 30 avril 1977, quatorze solitudes emplies d'une immense tristesse, quatorze mères pleurant leurs enfants disparus, nouent un lange de bébé autour de leur cou.

    Quatorze folles, car il faut être fou, alors, pour se réunir devant les plus importants symboles du pouvoir Argentin à Buenos Aires. La Casa rosada, la Banco Nacion, le Ministère de l'économie, la cathédrale, le Cabildo.

    En raison de l'état de siège, les rassemblements statiques de plus de trois personnes sont interdits. Elles doivent donc tourner autour de la pyramide de Mai sous la morgue des dictateurs.

    Quatorze noms de femmes, emblèmes du combat et de l’opiniâtreté contre la barbarie.
    Quatorze noms de femmes dans l'épouvante contre les innombrables bourreaux de leurs enfants.
    Quatorze noms de femmes pleines d'effroi qui viennent ici pleurer leurs chers disparus .
    Azucena Villaflor, Berta Braverman, Haydée García Buelas, María Adela, Gard de Antokoletz, Julia Gard, María Gard, Mercedes Gard et Cándida Gard (quatre sœurs), Delicia González, Pepa Noia, Mirta Baravalle, Kety Neuhaus, Raquel Arcushin et De Caimi.
    Elles nouent leur foulard blanc sur la place de Mai, comme un étendard de lutte et de tristesse.

    Les tortionnaires se gaussent mais derrière leurs masques de terreur se prépare la répression. Les condors savent encore voler et quand leurs ailes se déploient, la nuit s'abat sur le monde.
    Le 8 et le 9 décembre 1977 une douzaine de personnes liées aux Mères sont enlevées dont Azucena Villaflor, María Ponce de Bianco et Esther Ballestrino, ainsi que deux religieuses françaises, Léonie Duquet et Alice Domon.

    Les généraux et leurs sinistres agents sont souillés du sang des disparus.
    La guerre est impitoyable. La guerre est sale.

    Les folles grandissent. La place de Mai devient une place de la résistance.

    En 1978, la télévision Hollandaise montre la ronde des Mères au lieu d’un match de football lors de la coupe du monde. Les Mères de la place de Mai connurent alors une grande célébrité.

    En 1982, les Mères refusent de soutenir la guerre des Malouines.

    Les généraux tombent en 1983. Le condor s’écroule.
    Les Mères continuent leurs rondes hebdomadaires. Les assassins doivent être jugés.
    Les trente mille disparus et les quinze mille fusillés doivent retrouver leur identité.

    Le 10 mai 2017 cinq cent mille foulards blancs brodés de bleu sont levés place de Mai pour protester contre la clémence de la cour suprême qui permet une réduction des peines des tortionnaires.

    Les folles de la place de Mai tournent toujours.


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Les mères de la place de mai


Argentine,
Ta terre est pourpre,
Dans tes eaux sombres voguent des corps cabrés d'épouvante,
Et, des bourrasques du ciel, luisent les angoisses de ceux qu’on jette.


Argentine,
Tu avances, l’effroi à la main et des cris au fond des yeux.
Tes mères pleurent aux frontières de l'histoire.
Tes cercueils ne surgiront jamais de la terre.


Argentine,
Tes femmes attendent leurs enfants, elles déchirent les silences.
Elles sont quatorze soleils dans la place de Mai
Avec la colère et la douleur sur leur front d'or.


Argentine,
Tes femmes n'ont plus peur, elles sonnent le tocsin.
Les généraux vont goûter aux larmes de leur colère.
Leurs sabres n'insulteront plus, sur la place de Mai.


Argentine,
Tes femmes, jusqu'aux tréfonds des jours,
Vont carillonner leur chagrin, larmes aux yeux,
Et, de leurs cheveux gris, vont faire tomber les généraux.


Argentine,
Chacun de tes jeudis est coiffé d’un foulard blanc.
Chaque jeudi, des larmes coulent sur les bottes des généraux
Chaque jeudi, des cœurs lourds cherchent des absences.


Argentine,
Des femmes comptent tes disparus.



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